Ysatis de Givenchy : le parfum baroque qui divise
La première fois qu’Ysatis m’a sauté au nez
J’avais 12 ans. Ma tante débarquait chez nous dans un nuage doré, presque étouffant. Elle portait Ysatis. Je me souviens avoir pensé que c’était ça, être adulte : porter un parfum qui prend toute la place.
Vingt ans plus tard, je retrouve ce flacon en forme de dôme oriental (impossible à ranger, soit dit en passant). Et là, surprise. Ce n’est plus du tout le même parfum. Ou plutôt… c’est moi qui ne suis plus la même.
Givenchy et l’âge d’or de la haute parfumerie
Créé en 1984, Ysatis arrive à une époque où la parfumerie française ne fait pas dans la dentelle. On est loin des eaux fraîches timides d’aujourd’hui. Les années 80, c’est l’époque du too much assumé – et Givenchy joue le jeu à fond.
La maison française confie la composition à Dominique Ropion (déjà !), qui va signer là l’un de ses parfums les plus polarisants. Le brief? Créer un parfum pour une femme de pouvoir. Mission accomplie. Un peu trop bien, peut-être.
Le nom vient d’une reine perse légendaire. Le flacon évoque un temple oriental. Tout dans Ysatis respire cette fascination occidentale pour l’Orient fantasmé des années 80.
Un parfum de son époque
Bon, soyons honnêtes. Ysatis porte ses 40 ans. Ce n’est pas une critique, c’est un constat. Porter ce parfum aujourd’hui, c’est faire un choix radical. Comme ressortir des épaulettes.
La pyramide olfactive décortiquée
Accrochez-vous. Ysatis, c’est un millefeuille olfactif qui ne fait pas semblant.
L’ouverture : un mur d’épices
Pschitt. Le coriandre vous gifle. Pas métaphoriquement. Vraiment. Il y a aussi de la mandarine quelque part, mais franchement, elle se bat pour exister face à cette déferlante verte et aromatique.
La noix de coco? Oui, elle est là. Mais version seventies, pas piña colada. Plutôt monoi bronzage intégral.
Cette ouverture dure… 30 secondes. Peut-être une minute si vous avez de la chance. Ensuite, tout bascule.
Le cœur : festival floral maximum
Alors là. Comment dire. C’est un bouquet de fleurs qui aurait mangé d’autres bouquets de fleurs.
La rose est omniprésente. Pas la rose thé délicate des parfums modernes. La rose damassena bien grasse, presque poudreuse. L’iris ajoute une texture talquée qui me fait penser aux poudriers de nos grand-mères.
Le jasmin et l’ylang-ylang apportent cette sensualité crémeuse, presque moite. C’est généreux. Très généreux. (Trop généreux?)
Je ne sais pas trop comment l’expliquer, mais ce cœur a quelque chose de charnel qui met mal à l’aise. On est entre le salon de beauté haut de gamme et la chambre à coucher. Vous voyez le genre?
Pour découvrir Ysatis en détail, il faut vraiment dépasser cette première impression intimidante.
Le fond : l’Orient selon les années 80
C’est là qu’Ysatis révèle sa vraie nature. Le patchouli, l’ambre et la vanille créent cette base orientale sirupeuse typique de l’époque.
Le vétiver apporte une touche boisée qui empêche (de justesse) le parfum de virer à la confiserie. Les notes animales – civette et castoreum – ajoutent cette profondeur un peu sale qui manque cruellement aux parfums actuels.
Résultat? Un sillage qui vous précède de trois mètres et vous survit de deux heures. La fiche complète détaille toutes ces notes avec précision, pour les curieux de composition.
Tenue et sillage : l’artillerie lourde
Deux vaporisations. Pas trois. Surtout pas trois.
La tenue? Compter 10 heures facile. Vos vêtements vont le porter pendant trois jours. Votre écharpe? Une semaine. Je ne plaisante pas.
Le sillage est… conséquent. C’est le genre de parfum qui entre dans une pièce avant vous et qui fait se retourner les gens dans la rue. Pas toujours avec bienveillance, d’ailleurs.
À qui s’adresse vraiment Ysatis?
Bonne question. Pas à tout le monde, clairement.
Les nostalgiques assumées
Si vous avez connu Ysatis dans votre jeunesse et que vous voulez retrouver cette époque, foncez. Attention quand même : nos souvenirs olfactifs embellissent souvent la réalité. La madeleine de Proust peut parfois décevoir au goût.
Les amatrices de vintage radical
Vous collectionnez les Opium, Poison et autres mastodontes des 80s? Ysatis mérite sa place dans votre armoire. Il représente parfaitement cette esthétique du plus-c’est-plus.
Les rebelles du minimalisme
Porter Ysatis en 2024, c’est un acte militant. Contre la fadeur ambiante, contre les eaux fraîches interchangeables, contre le bon goût consensuel. Respect.
Qui devrait l’éviter?
Les débutantes en parfumerie. Les amateurs de discrétion. Ceux qui travaillent en open space (pitié pour vos collègues). Les moins de 30 ans, probablement – sauf si vous assumez complètement le décalage.
Si vous hésitez encore, vous pouvez voir les prix avant de vous décider.
Les alternatives à Ysatis
Si le concept vous plaît mais que l’exécution vous effraie, quelques pistes :
– Coco Mademoiselle (Chanel) : l’approche moderne du floral-oriental, beaucoup plus portable
– Shalimar (Guerlain) : un autre monument, mais plus vanillé, moins fleuri
– Feminité du Bois (Shiseido) : l’alternative discrète et boisée pour celles qui trouvent Ysatis trop floral
Mais franchement? Aucun ne ressemble vraiment à Ysatis. C’est son problème. Ou sa force.
Mon verdict après trois semaines de test
J’ai porté Ysatis une dizaine de fois. Différents contextes, différentes saisons, différents moments de la journée.
Les constats : c’est un parfum difficile. Exigeant. Il demande une vraie personnalité pour être porté sans être écrasée par lui. L’hiver lui va mieux que l’été (en été, c’est carrément suffocant). Le soir plus que le jour. Les occasions spéciales plus que le quotidien.
Est-ce que je l’aime? Disons que je le respecte. Je reconnais son savoir-faire, sa complexité, son audace. Mais l’aimer? C’est compliqué. Il y a des jours où je le trouve fascinant, d’autres où il me donne mal à la tête.
Les points forts
– Une composition riche et multicouche
– Une tenue de marathonien
– Un vrai caractère (on ne peut pas lui retirer ça)
– Un prix accessible pour la qualité (entre 50 et 80€ les 100ml)
– Une pièce d’histoire de la parfumerie
Les points faibles
– Daté. Vraiment daté.
– Écrasant si mal dosé
– Pas consensuel (attendez-vous à des réactions négatives)
– Difficile à porter au quotidien
– Le flacon (désolée, mais il est moche)
La note finale
6,5/10
Attendez. Avant de crier au scandale. Cette note reflète sa portabilité en 2024, pas sa qualité intrinsèque. Techniquement, c’est du 8/10. Mais un parfum qu’on ne porte jamais par peur des réactions, ça ne sert à rien.
Ysatis reste un témoignage fascinant d’une époque où la parfumerie osait tout. Il mérite d’être senti, ne serait-ce que pour comprendre d’où on vient. L’acheter les yeux fermés? Non. L’essayer en boutique? Absolument.
Allez-vous l’adorer ou le détester? Probablement l’un des deux. L’indifférence n’est pas une option avec Ysatis. Et finalement, n’est-ce pas ça qu’on attend d’un grand parfum?
